Le Schumacher College : l’Université des possibles*

Crédit photo: Sabine Denis

Crédit photo: Sabine Denis

Totnes n’a pas fini de nous surprendre. Située dans le Sud-Ouest de l’Angleterre, cette petite ville de 7700 âmes a été à l’origine du mouvement « villes en transition » lancé par Rob Hopkins fin 2006 ; son exemple a été repris depuis dans des centaines de villes et villages partout dans le monde. Mais Totnes héberge aussi une autre pépite, moins célèbre que le mouvement de transition : le Schumacher College.

Il ne s’agit bien sûr pas d’une école de conduite automobile, le nom « Schumacher » est en fait une référence à E.F. Schumacher, célèbre économiste britannique auteur en 1972 d’un best-seller mondial : « Small is beautiful, une étude de l’économie comme si les gens comptaient ».

DSCN9487-JB.resizedDepuis plus de 20 ans, le Schumacher College accueille des étudiants venus du monde entier pour suivre des cours tels que « Mastère en science holistique », « Mastère en économie de la transition » ou bien encore un « Mastère en horticulture et production durable de nourriture ». Ces Mastères ont été crées en partenariat avec l’Université de Plymouth, qui délivre les diplômes universitaires officiels clôturant une année d’études supérieures.

« En 1991, quand nous avons démarré le Schumacher College, explique Satish Kumar, la notion de durabilité n’était pas si forte à l’Université de Plymouth ; ils se demandaient ce que notre structure pourrait leur apporter. Mais petit à petit, au fur et à mesure que la prise de conscience se faisait à propos du réchauffement climatique et des différentes crises qui secouent notre société, la durabilité leur apparut plus importante et urgente. De notre côté, nous avions besoin de construire un équilibre entre notre approche holistique de l’écologie et une approche académique classique. Nous voulions être ancrés dans le monde réel ; au final nous apprenons autant d’eux qu’ils apprennent de nous. L’Université de Plymouth vient même d’ouvrir un département complet sur la durabilité, et un de nos anciens élèves y enseigne. »

(C) Esther Ráez MartínezEn parallèle avec ces cycles longs, le Schumacher College propose des enseignements courts, de 1, 2 ou 3 semaines, sur des thèmes précis. « L’idée d’avoir des enseignements courts sur des thèmes d’actualité qui comptent est importante car nous sommes si facilement enfermés dans nos jobs, dans des études qui ne mènent qu’à devenir des vendeurs de choses inutiles, que nous avons besoin de lieux, d’îles où l’on peut se recentrer et se dire : « C’est ça la vie, c’est ça qui est important pour moi » ; cela nous aide à choisir notre action de manière plus claire et inspirée. » ; ces mots sont prononcés par Vandana Shiva, prix Nobel alternatif 1993 et fidèle enseignante au Schumacher College. Les enseignements courts ont des thèmes aussi variés que « Au-delà du développement », « Exploration des modèles d’entreprise du 21ème siècle », « L’économie du bonheur : au-delà du PIB », « Transition de la nourriture », « Holisme et leadership », « Pèlerin de la terre » et sont dispensés par des intervenants internationaux (très souvent anglo-saxons) engagés et reconnus pour leur expertise ; ils sont tantôt auteurs de livres de référence, créateurs de mouvements alternatifs, entrepreneurs ou journalistes engagés.

(C) Esther Ráez MartínezL’originalité du Schumacher College va bien au-delà du contenu des enseignements : « En général, poursuit Satish Kumar, les institutions scolaires se concentrent sur le contenu des enseignements, le « quoi ». Ici, on se pose aussi la question du « pourquoi » : pourquoi est-ce que je fais ces études ? Comment vais-je utiliser ces connaissances ? Est-ce seulement pour trouver un emploi ? Pour mon succès personnel ? Ou est-ce pour quelque chose de plus grand ? Qu’est-ce que ce quelque chose de plus grand ? A chacun de voir, de trouver ses propres réponses à ces questions. » Et il continue sur une autre caractéristique du Schumacher College : « Le « comment » aussi est important : comment on apprend. Le College est comme un foyer, une communauté : il est très loin d’une institution scolaire classique. On y fait la cuisine, le ménage, on produit notre propre nourriture dans le jardin, on passe la serpillière, on fait la vaisselle, on nettoie les toilettes. La cuisine est une salle de classe, le jardin est une salle de classe ; toutes les activités ordinaires sont une occasion d’apprendre, une manière de se réaliser, une manière de faire bien, dans la beauté et la joie. »

DSCN9599.resizedUne journée au Schumacher College s’organise de la manière suivante : méditation optionnelle le matin à 7h15, afin de débuter la journée dans la pleine conscience. Suivent le petit déjeuner puis la classique réunion d’information sur la journée, réunion qui commence toujours par une lecture proposée par un étudiant ou un membre du personnel. Ensuite, une courte période d’activités collectives (ménage, cuisine, vaisselle) est suivie de l’enseignement formel de 10h00 à 13h00. L’après-midi est plus libre, ponctuée d’enseignements par petits groupes, de travail dehors dans la nature. « C’est très important que les étudiants aillent dans la nature, insiste Satish Kumar ; la nature est un excellent professeur qui nous apprend que tout est lié, qu’aucun sujet n’est séparé d’un autre : économie, écologie, développement, anthropologie, science, psychologie, tout est relié : il n’y a pas de séparation. Quoi que vous appreniez, il est important que vous l’appreniez de manière holistique.»

Au-delà des cours, des tâches communautaires, le Schumacher College cultive et encourage la création : le salon commun est parsemé d’instruments de musique ; un atelier d’artiste et d’artisanat est à la disposition des étudiants et du personnel ; il comprend tout le matériel nécessaire pour peindre, sculpter, dessiner, construire, fabriquer, bref pour faire parler l’intelligence de nos mains. Un des leitmotiv du College est « Head, Hands, Heart » (la tête, les mains, le cœur), si bien que très souvent, comme le rappelle la lettre de bienvenue pour les nouveaux étudiants, on se rend compte que ce qu’on apprend à Schumacher College n’est pas toujours ce que l’on pensait apprendre…

Crédit photo: Sabine Denis

Ce mélange d’activités, d’étudiants, d’intervenants, toute cette diversité crée une alchimie assez unique, propice à l’émergence de nouvelles idées, d’une énergie et d’un espoir régénérateurs. « Le mélange de personnes ici est toujours si intéressant, rafraîchissant. Tout le monde est en quête, et pas seulement en recherche du prochain job ou de la prochaine promotion ; cela me nourrit et m’aide à garder le cap : nous vivons dans un monde où toute bonne initiative peut survivre 2 ans puis s’écrouler brutalement ; ici, la durabilité est au rendez-vous », ajoute Vandana Shiva. « Et j’aime l’esprit de Schumacher College : vous savez, vous pourriez faire fonctionner le College comme un hôtel 5 étoiles, en ayant des serveurs qui vous apportent à manger et d’autres qui nettoient votre bazar [« mess », à l’origine, NDLT ;-)]. Mais je crois que c’est justement parce que les gens nettoient leur propre bazar et font la vaisselle, la cuisine tout en recevant de la nourriture intellectuelle que l’expérience est si spéciale et mérite d’être vécue. »

 « Le thème central à Schumacher College reste la durabilité écologique, la durabilité environnementale, afin que notre société, notre économie, notre système éducatif permettent un mode de vie non seulement durable, mais aussi élégant, simple et porteur de joie. », conclut Satish Kumar.

Sans aucun doute, ici aussi, et depuis plus de vingt ans, un nouveau monde se prépare.

* Article paru sur le blog Maison Poyaudine (maisonpoyaudine.wordpress.com)